2017

The FID Prize, digital catalogue, Paris, France, January 2017, p. 16-18 (ill.)

- Brett Littman (Executive director - The Drawing Center, New York, USA) :

I have been thinking a lot about the act of drawing in relationship to erasure and disappearance. These ideas seems
antithetical to the very concept of drawing - but I am coming around to the idea that they are essential to understanding the
medium. Rosic’s finely rendered Indian Ink drawings, which are based on his photographs and videos. In someways, I feel the
act of drawing is tied to the unraveling of the image in our mind and Rosic’s drawings take us to that place - both in a poetic
and real way - right before the image disappears.

- Serghei Litvin (FID founder, Paris, France) :

Brett Littman mentions “erasure and disappearance” when he writes on Jonathan Rosic’s work and I do agree with that. But
giving too much importance (as the artist himself does, by the way) to Rosic’s photographs and videos is - I think - wrong.
Why? Because I only know Rosic as draughtsman and this must be enough; and this is enough. Why is it enough? Because
there is grace in these never-too-large drawings, and there is beauty, and there is silence. And there is Bergman, Ingmar
Bergman, and someone who understands the Swedish master so well cannot be a bad person, nor a bad artist. Or can he?

- Philippe Rey (Galerie Römerapotheke, Zürich, Switzerland) :

Rosic masters his technique and leaves no doubt about it. His works show his academic background, his professionalism in
conceiving them and his subtleness in realizing them. Refreshing to see that there is a serious artist working on serious works
of art without having to run after what is hyped right now. I chose Rosic because he is one of a few that seem to have found
their own language, their own handwriting, so to say. Rosic is a great artist, and his drawings will attract attention. If he keeps
on following his own path…


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2016

Nathalie Kuborn, « Pour l’amour de l’art » in Life Magazine, no. 35, Printemps 2016, p. 94 (ill.)

Formé en architecture et peinture à La Cambre, Jonathan Rosic (°Tirlemont, 1979) nous plonge au fil de ses encres de Chine
et sépia sur papier, par un trait minutieux, fervent, quasi obsessionnel, dans des scènes de solitude. Extraits d’images
personnelles, en prolongement de son travail précédent inspiré par l’univers d’Ingmar Bergman, ses portraits traitent toujours
du thème de la disparition. Ici l’artiste nous dévoile, au moyen d’arrêts sur image, son film intérieur, intime et troublant. La
disparition s’y exprime à différents niveaux : celle, physique, du sujet qui se dissimule ou dont le regard est absent, celle du
spectateur du monde pour le sujet représenté puisqu’il ne nous voit plus, celle de l’image, par dissipation au moyen de tons
très dilués, très transparents et enfin, la disparition de la main de l’artiste par une technique le plaçant volontairement en retrait
derrière son sujet pour mieux le laisser exister par lui-même. Un travail sensible et subtil, admirable, qui lui a valu les prix
Sabam et Cadr’Art au concours Art’Contest de 2014.


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2015

Septembre Tiberghien, « Art'Contest 2014 » in L'Art Même, No. 64, January-April 2015, p. 52-53 (ill.)

Visions hypnagogiques

Proche de la photographie par son traitement hyperréaliste du dessin, Jonathan Rosic (°1979, vit et travaille à Bruxelles)
produit des œuvres d’une rare subtilité. Architecte de formation, l’artiste s’est orienté tardivement vers la peinture, en suivant
un cursus à la Cambre. De ce premier métier, il retient une maîtrise technique de l’outil et un contrôle qui frise l’obsession.
Son approche est teintée d’érudition et d’une passion pour le 7e art. Attiré par les microévènements qui passent
généralement inaperçus à la vue des spectateurs, comme un clignement de paupière, il les détecte grâce au ralenti, les fige
et les reproduit minutieusement à l’encre de Chine. Ce qui intéresse l’artiste, c’est ce réflexe qui échappe à la conscience de
soi, cette absence momentanée pareille à une petite mort. Au cours de cet instant, qui dure le temps d’un battement de cils,
l’acteur se soustrait à son rôle pour disparaître en lui-même. Cet arrêt sur image sorti de son contexte apparaît chargé d’un
nouveau et mystérieux sens, visions hypnagogiques au statut ambigu, à la différence du photogramme dont il s’origine et qui
se coule de manière fluide dans la trame narrative. Les cadrages souvent resserrés accentuent l’aspect intimiste de ces vues
à bords perdus. L’artiste emploie la technique de façon détournée, non pas dans l’idée d’exploiter la spontanéité du geste
comme dans la calligraphie chinoise, mais plutôt de manière très maîtrisée, en diluant abondamment son encre et en jouant
sur les différentes valeurs et tons de gris. Il ne conserve aucune réserve du papier, qui est entièrement recouvert, comme s’il
s’agissait de révéler la substance première de l’image en l’extrayant progressivement de son support. C’est sans doute en
raison de cette fonction de révélation, plus que pour la vraisemblance que ces images présentes, que la comparaison avec
la photographie semble inévitable. Dotées d’une impertinente grâce, les œuvres de Jonathan Rosic émeuvent.


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2014

Art'Contest, catalogue, Centrale for Contemporary Art, Brussels, 2014, p. 24-25 (ill.)

< FR >

Le travail de Jonathan Rosic poursuit une réflexion sur notre impermanence et nos micro-disparitions. Il répertorie, analyse et
amplifie les petites annulations de nous-même, tente de rendre perceptible l’imperceptible et l’évanouissement du temps.
Ses encres de Chine transcrivent des arrêts sur image effectués dans des films d’hier et d’aujourd’hui. Rosic sonde dans ces
instants très brefs, rarement perçus par le spectateur, certains intervalles dans lesquels un acteur s’éclipse involontairement –
littéralement ou métaphoriquement – le temps d’une fraction de seconde. Ces instants de dissimulation équivoque, une fois
décontextualisés et suspendus dans des encres peu contrastées, deviennent images de solitude et d’enfermement,
d’incommunicabilité et d’oubli.

< NL >

Het werk van Jonathan Rosic zet aan tot verder nadenken over onze vergankelijkheid en hoe we soms kortstondig verdwijnen.
Rosic inventariseert, analyseert en vergroot het tijdelijk opheffen van onszelf uit in een poging het onwaarneembare en de
vervagende tijd zichtbaar te maken.
Met Chinese inkt zet Rosic stilstaande beelden neer uit films van vroeger en nu. Hij peilt naar die vluchtige ogenblikken die de
kijker zelden waarneemt, naar die ijle momenten waarop een acteur in een fractie van een seconde, ongewild eventjes in niets
opgaat – letterlijk of figuurlijk. Het zijn dit soort momenten van dubbelzinnige versluiering die, eenmaal los van hun context en
opgetekend in weinig contrasterende inkt, verworden tot beelden van eenzaamheid en afsluiting, van onvermogen tot
communiceren en vergetelheid.


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2014

Roger Pierre Turine, « Les portraits d'un instant de Rosic » in Arts Libre, La Libre, May 16, 2014, p. 6 (ill.)

Francesco Rossi a l'art de se constituer un panel d'artistes qui intriguent, dans des genres très divers d'ailleurs. Récemment,
à Art Brussels, il fit un tabac avec les dessins épatants du Français Romain Cadilhon, qui fut un Jeune Artiste Arts Libre.
Et voici qu'il renouvelle la donne, très différemment, avec Jonathan Rosic (né à Tirlemont en 1979), un autre dessinateur
d'une rare subtilité, d'une sensibilité qui a l'art de taire son nom, d'une précision de trait qui confine à l'acte de dévotion.
Rosic s'inspire de photos tirées de films de Bergman ou d'Hitchcock, peu importe d'ailleurs. Il saisit un visage en gros plan, y
traque l'instant qui, passant, inscrit, imperceptiblement, un mouvement dans ce visage. Rosic dessine des portraits qui sont
autant d'arrêts sur l'image, une façon très personnelle de s'interroger sur le temps qui passe, les mouvements de la peau,
des yeux qui se ferment, d'autres qui s'ouvrent. Traités en gros plan, à l'encre de Chine (des gouttes d'encre qui, mises dans
l'eau, salissent l'eau et donnent au rendu une grisaille), nombreux passages à la clé, les portraits de Rosic se confinent dans
les ombres et, partant, des inquiétudes qui, pourtant, chantent une vie qui passe. Et qui s'ouvre aussi, même si parfois elle
se ferme. Se referme sur elle-même.
Quand on sait combien la photographie et l'image filmée ont inspiré nos peintres et les ont transcendés pourvu qu'ils aient
réussi à imposer une identité à leurs travaux, nul doute pour Jonathan Rosic : sa palette est à ce point identitaire qu'on le
reconnaît déjà de loin. Ses regards percent l'espace de nos entendus. Ses regards nous poursuivent !


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2014

Nathalie Kuborn, « Lights Out. Jonathan Rosic » in L'Eventail, January 2014, p. 120 (ill.)

De sa formation en architecture à La Cambre, on retient surtout le sens de la précision et cette obsession du plus petit détail.
Grâce soit rendue à Jonathan Rosic de s'être ensuite tourné vers les arts plastiques, où son talent et ses préoccupations
trouvent pleinement leur canal d'expression. Toujours obnubilé par l'incommunicabilité entre les êtres, il a, pour cette nouvelle
exposition, choisi de travailler sur des images de notre mémoire culturelle collective en extrayant dans l'oeuvre de Bergman
les visages de solitude que le réalisateur suédois affectionnait tant. Extraite de son contexte narratif, et à l'issue d'un processus
technique de longue haleine (des couches de lavis à l'encre de Chine et des couches d'ombres sur des masquages), l'image
prend toute sa signification et son autonomie. Un travail sensible et minutieux pour un final tout en émotion, d'une très grande
beauté.


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2013

Muriel de Crayencour, « Daniel Coves / Eléonore Gaillet / Jonathan Rosic / Sue Williams » in L’Echo, November 30, 2013, p. 54

Jonathan Rosic (1979) vit et travaille à Bruxelles. Il a étudié l'architecture puis la peinture à La Cambre. Les images qu'il produit
à l'encre de Chine sont issues de films de Bergman. L'artiste agit comme un collectionneur d'instants. Les instants où le
personnage du film s'apprête à disparaître (juste avant un plan noir, un endormissement...). Plusieurs captures du même visage
deviennent chacune un dessin à l'encre de chine très diluée. Comme enfui dans un brouillard, il transparaît dans les grisés
posés avec beaucoup de délicatesse. Il faut les deviner. Une subtile narration.


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2013

Roger Pierre Turine, « Encres de Rosic » in Arts Libre, La Libre, November 22, 2013, p. 8 (ill.)

C'est dans "la vitrine", l'un des espaces de Francesco Rossi au Rivoli Building de La Bascule, que Jonathan Rosic a déposé
quatre de ses encres sur papier. Des encres sur papier et voilà qui pourrait paraître banal et ne l'est absolument pas, tant le
travail obsédant, délicat, millimétré, et sans cesse recommencé, réussit à nous faire entrevoir des lumières d'infini surgies de
l'obscurité de noirs enveloppants. Quarante couches d'encre sont ainsi nécessaires à Rosic (Tirlemont, 1979) pour parfaire un
ouvrage qui, tellement mieux qu'une photo, nous fait percer les secrets d'un visage, d'une attitude. L'artiste, il est vrai, choisit
ses modèles avec le doigté des capteurs de profondeurs. Ses images sont, en effet, des sortes de tirés à part de scènes de
films d'Ingmar Bergman et l'inoubliable cinéaste suédois savait y faire en matière d'atmosphères, de pesanteurs, de vérités
abyssales. Architecte de formation issu de La Cambre, Rosic a, après un séjour aux Etats-Unis, doublé la mise avec des études
en peinture, toujours à La Cambre. Solitaire, infatigable, bossant jour et nuit, Rosic poursuit, à la pointe de la plume ou du
pinceau, trempés dans l'encre de Chine, le voyage indéfinissable de la rencontre entre une image et la vie que celle-ci suggère
ou dévoile sans trop nous en dire. En voici pour preuves quatre dessins très divers et tout aussi préoccupants l'un que l'autre.
Apparition et disparition s'y entremêlent autour d'un visage, d'une pose, d'une main sur un front. C'est très accaparant, c'est
pénétrant, c'est beau de cette beauté qui ne dit pas son nom parce qu'elle est avant tout un indice, une vérité.


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2013

Olivier Drouot, « Jonathan Rosic. Lights Out », press release, Rossi Contemporary, Brussels, October 2013

< FR >

« Le temps n’a qu’une réalité, celle de l’instant. Autrement dit, le temps est une réalité resserrée sur l’instant et suspendue
entre deux néants. »
– Gaston Bachelard, L’intuition de l’instant

Le travail de Jonathan Rosic s’initie souvent par une collection. Comme dans ces collections d’images trouvées, puis triées,
patiemment, pour leurs qualités involontaires, pour les figures qu’elles répètent à leur insu, à l’insu des différents photographes
amateurs qui les avaient prises. Ainsi réagencées, ces images oubliées révèlent leur part de deuil, d’incommunicabilité.
Pour cette proposition de vitrine, la collection s’effectue à partir d’un autre matériau, le cinéma, les films d’Ingmar Bergman.

Extraire une fraction de seconde de l’espace temporel d’un film, la fixer suffisamment longtemps dans les yeux, dans des yeux
éteints ou cachés.

L’image trouvée est ici extraite de la masse narrative, arrêtée, et déposée en de nombreuses couches de lavis à l’encre de
Chine sur du papier torchon. Le procédé technique, par des couches d’ombres sur des masquages, relève d’une sorte de
sténopé inversé, d’une chambre simultanément noire et blanche, qui lentement applique le gris suffisant, le gris nécessaire à
l’apparition et à la dissipation de l’image.

Les réminiscences des films de Bergman agissent comme des flashs dans la mémoire du spectateur qui regarde ces images
déjà vues, où qu’il imagine peut-être avoir déjà vues, dans l’idée qu’il se fait des films de Bergman, mais qu’il ne peut
véritablement avoir vues, car l’instant extrait se fondait dans la continuité diégétique du film.

La sélection de ces images se fait aussi sur des propriétés particulières, des moments où un personnage renonce à la lumière.
Le geste qui éteint la lumière, qui littéralement éteint le plan, la main qui cache les yeux... Ce n’est pas seulement la douleur
d’être une femme chez Bergman qui se réactualise dans certains plans, c’est aussi la douleur d’être une image sur le point de
disparaître, une image qui se fatigue d’être observée de l’intérieur et de l’extérieur.

Eteindre, masquer son regard, comme autant de façons de tenter de n’être plus soi-même.

Face aux travaux, le spectateur hésite, doit se rapprocher, passer à travers la mise à distance de la vitrine. L’image possède
une qualité photographique telle qu’il faut sonder les gris pour voir enfin la fatigue du papier et deviner le temps de l’exécution
de l’artiste, cet autre temps qui fait durer la béance de l’instant.

< EN >

« Time has but one reality, that of the instant. In other words, time is a reality narrowed around the instant, and suspended
between two instances of nothingness »
– Gaston Bachelard, L’intuition de l’instant.

Jonathan Rosic’s work often sets off from a collection. Like in these collections of photographs that were found, then patiently
sorted, for their involuntary qualities, for the patterns which they repeat, unbeknownst to themselves, unbeknownst to the
several amateur photographers who had taken them. Thus rearranged, those forgotten images reveal their share of mourning
and incommunicability. For the purpose of these display windows, the collection is gathered from another material, viz. cinema,
Ingmar Bergman’s movies.

Extracting a split second from the time space of a film, staring at it long enough, with eyes shut down or covered.

The image found is here extracted from its narrative bulk, frozen, then layered in many Indian ink washes upon rough grain
paper. The technique, through layers of shades upon masking, is akin to a reverse pinhole camera, a room simultaneously
dark and light, which slowly applies the grey sufficient, the grey needed for the revealing and the vanishing of the image.

The reminiscences from Bergman’s movies act like flashes in the memory of the viewers who look at those pictures seen before,
or that they think they may have seen before, out of their conception of Bergman’s films, but that they cannot possibly have
seen, for the extracted instant was merged into the diegetic continuum of the movie.

The selection of those images is also based on particular properties, moments when a character gives up the light. The
gesture that turns off the light, which literally turns off the shot, the hand that covers the eyes… It is not only the pain of being
a woman in Bergman which is re-enacted in some shots, it is also the pain of being an image about to fade away, an image
weary of being watched from both the inside and the outside.

Shutting down, covering one’s gaze, like so many attempts at not being oneself anymore.

In front of the works, the viewers hesitate, have to step closer, cross the threshold of the display window. The image holds
such a photographic quality that one has to fathom the greys so as to finally see the fatigue of the paper and sense the time
spent by the artist, this other time which sustains the gap of the instant.


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2013

Alexis Rastel, « Jonathan Rosic. Ghosts », press release, Archiraar, Brussels, March 2013

« En histoire, tout commence avec le geste de mettre à part, de rassembler, de muer ainsi en ‘document’ certains objets
enlevés à l’usage ordinaire et logés en des lieux propres. »
– Michel de Certeau

L’exposition GHOSTS de Jonathan Rosic accumule les preuves de notre incommunicabilité et rassemble les indices de
notre disparition.
Avec une rigoureuse obsession, il répertorie et archive ces « pièces à conviction » : une enquête existentielle dans l’abîme
du banal. Ensuite, il établit un protocole de présentation afin de rendre ces données compréhensibles par tous.
La méthodologie ne prime en aucun cas sur la réalisation de l’œuvre : le « dire », le « faire » et le « voir » sont
irrémédiablement imbriqués. Théorie et pratique, conception et exécution, processus et résultat se confondent.

Le premier motif de l’artiste est le GESTE, toujours débordant de lui-même. C’est l’ensemble de ces énoncés somatico-
gestuels qui constituera son aide-mémoire :

1. Un verbe dessiné et un verbe traduit dans le langage des signes (“COMMUNICATE” et “TO DISAPPEAR”) :
Les mains habituées au langage par signes universels (menacer du doigt par exemple) rencontrent celles utilisées par le
langage spécialisé des sourds-muets. Trop souvent l’œil se fixe sur les mains pour prouver quelque chose, trop rarement
pour y lire quelque chose.
2. Un document photographique à la fois comme « objet trouvé »* et représentation. L’artiste recycle des clichés originaux
prélevés dans le désordre de la « photographie amateur »*, intimité abandonnée d’anonymes :
- Dans un atlas, la série « GHOSTS » recueille des portraits absents : des visages sans regard (clignement des yeux, objet
de dissimulation, inclinaison de la tête, …).
Certains de ces inconnus se dérobèrent dans des gestes qui s’écartent, mais gestes participatifs suggérant l’interaction
muette entre le photographe et le photographié. Roland Barthes évoque ce refus : « la photographie (…) représente ce
moment très subtil où (…) je ne suis ni un sujet, ni un objet, mais plutôt un sujet qui se sent devenir objet : je vis alors la
micro-expérience de la mort (…), je deviens vraiment spectre.» (La Chambre claire).
La pudeur – artificielle ou non – de ces revenants met en abîme la photographie : donner à voir l’éclipse de fantômes.
- A partir d’un geste de l’artiste, la série « THIS IS… » présente les dos de clichés. L’expression déictique* « ceci est », mot
présentoir, pointe de l’index quelques éléments du réel échappant pourtant à notre regard.

Cette praxéologie* d’images fixes contient en puissance les germes du mouvement qui permet à l’entendement de saisir la
durée. D’où l’importance capitale de l’intervalle, ce « présent variable » comme l’appelle Gilles Deleuze, qui rythme la
fragmentation du tout narratif.

La seconde altération opérée par l’artiste réside justement dans la REPETITION et le DEDOUBLEMENT de ces images.
A l’origine, les cycles naturels se répètent. La nuit suit le jour. L’histoire se répète, avec des variantes, bien sûr, mais l’histoire
de l’humanité a ses invariables. L’Art recherche aussi sa vérité du côté du semblable.
Avec un minimum de manipulations, Jonathan Rosic s’attache à dire le même autrement, à former un écho. Ce travail n’est
jamais tautologique*, il ne peut être qu’itératif.
La répétition est aussi prétexte à varier à l’infini. L’artiste, en quête poétique de la pièce manquante, est véritablement un
collectionneur de formes et de mots : il crée des ensembles dont la totalité reste toujours en devenir.
La répétition, naturellement associée au mythe de Sisyphe, se retrouve aussi au centre de pratiques mystiques, base de
l’incantation et de la prière. Cette double perception bégaye entre la symptomatique crainte de la mort (et des croyances
relatives à une suprématie de l’âme) et la prise de conscience de l’absurdité de la vie. « IMAGE » est un puzzle insensé :
jouer à reconstituer l’effacement d’une image.
Regarder, fouiller, regarder de plus près, comparer, regarder encore …
La succession de séries (“GHOSTS”, “THIS IS…”) s’adresse alternativement à l’œil et à l’intellect, provoquant un
tremblement du regard. Cette mise en boucle est ordonnée comme une partition musicale, leurs analogies forment comme
une écriture de notes. Cet ensemble silencieux s’anime d’une géométrie vibrante, change le sens et rend visible une vérité
dissimulée. Dans ces duplicatas a priori ordinaires, une irruption de signes, tragiques ou démentiels, avertit du danger.
La sirène répétitive déniche au cœur de la scène la plus anodine et la plus mièvre, tout un fond sexuel, mais aussi autoritaire,
fantastique, dépressif ou violent.
Face à cette familière mais inquiétante étrangeté, la répétition se complexifie et dévoile de toute évidence son contraire :
le distinct.
L’artiste laisse le regardeur faire l’expérience des aspects paradoxaux de la répétition, son inclination à l’entropie* et ses
potentiels critiques, fédérateurs, utopiques. Sans plébisciter l’une ou l’autre de ces dimensions, il nous laisse réagir face au
cyclique, au chronique.
Ces reliques transitent le spectateur vers la rêverie et le désir de leurs propres vestiges.

De quoi fait/écrit-on l’histoire ? Et, que fait-on de l’inexorable «reste», voué au témoignage impossible de ces vies emportant
avec elles la trace de l’inavouable banalité que leur destin recèle ?
Au-delà de l’exposition GHOSTS, l’emprunteur prendra en charge une partie de la collection de l’artiste et formera ainsi une
nouvelle boucle.
Ce qui se joue là, cherchant place entre l’inébranlable érection du monument et le maniement friable du document, n’est rien
moins que la possibilité de l’Histoire : un dialogue avec les morts.

« C’est une image irrécupérable du passé qui risque de s’évanouir avec chaque présent qui ne s’est pas reconnu visé par
elle » (Walter Benjamin)


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2012

Tania Nasielski, text, October 2012

Apparition, disparition. Trahison des gestes, des mots, dits ou non-dits – Jonathan Rosic joue avec le langage et ses failles.

Diplômé en architecture, Rosic a choisi les arts plastiques pour explorer les possibilités et difficultés de communication
entre les êtres, les choses, les époques. Présence et absence se confrontent, s’annulent ou cohabitent dans la survie des
gestes et des signes, dans la persistance de l’image et de l’icône.

Ses projets semblent construits selon une architecture du langage et du jeu, une intelligence de la recherche et de
l’assemblage.

J’ai découvert un pan du travail de Jonathan Rosic lors d’un jury à La Cambre, où il présentait – au cours de peinture – un
travail sur le langage et l’incommunicabilité. Il avait gravé au laser sur fond noir des dessins de gestes appartenant au
langage des signes. Sur les plaques rectangulaires apparaissaient uniquement des mains et avant-bras. Parenté lointaine
avec les gestes primitifs tracés sur la roche – qui affirmaient alors une existence, une présence au monde ? Les dessins
gravés par Rosic dégagent à la fois de la légèreté dans la simplicité et la finesse du trait, et de la gravité dans le support,
sa noirceur, son épaisseur.

Jonathan Rosic présente aujourd’hui GHOSTS et THIS IS, deux pièces qui – sans dialoguer – se répondent.

L’une montre l’acte même de (se) cacher dans une série de photos collectées par l’artiste, accumulées au fil de sa
recherche et qu’il assemble selon – encore une fois – des catégories de gestes.

Signifiants, sinon pour leur sujet, du moins pour nous spectateurs, ces mouvements simples par lesquels le sujet se dérobe
à nous restent visibles comme gestes, et par là comme paradigmes de l’expression artistique.
Les fantômes qu’évoque aujourd’hui Rosic, ses GHOSTS, ce sont peut-être aussi les spectateurs non voulus par le sujet
de la photo, invisibles pour lui, et que nous incarnons…

L’autre œuvre cache ce qui était montré dans la photographie d’origine et ne dit que ce qui en est indiqué, annoncé par
le photographe : THIS IS. On peut y voir un lien avec Broodthaers ou Magritte, mais point ici de détournement de l’objet
ou de son signifié, c’est une disparition radicale de l’objet qu’opère Rosic.

Jonathan Rosic poursuit dans ces travaux son questionnement sur le visible, l’invisible, l’indicible – la représentation.

Sa démarche est lucide, articulée, documentée.

J’aime penser qu’il est le collectionneur-chercheur-assembleur de ses projets. Et que, comme dans les photos de GHOSTS
où l’image du geste est inlassablement répétée, c’est dans son geste même, qui pourtant se dérobe à nous, que son travail
se révèle.

(Tania Nasielski est commissaire d’expositions. Elle a notamment organisé l’exposition Plasticiens en mouvement à la Biennale de Dakar et au De
Markten à Bruxelles, ainsi que Tales of the city à Artefiera Bologna, et Hexen 2039 au Chelsea Space, Science Museum et British Museum à Londres.
Elle propose depuis 2007 un programme d’expositions d’artistes belges et internationaux, émergents et confirmés dans son espace du 105 Besme.)